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Français>>CultureMise à jour 28.01.2011 14h50
Quand la « Mère Patrie » en vient à friser l'incident diplomatique...

Le choix musical de Lang Lang pour le dîner d'Etat aux Etats-Unis a à la fois attiré des louanges et des critiques, bien qu'en fait il ne s'agissait à la base que d'une chanson populaire de plus. De plus ?

Cela dépend de la façon dont vous voyez les choses... la semaine dernière, le pianiste Lang Lang a soit cassé la baraque, soit commis une belle boulette diplomatique. Il a en effet joué un air tiré d'un film dont le sujet est anti-américain lors du banquet d'Etat que le Président américain Barack Obama a offert le 19 janvier dernier au Président chinois Hu Jintao, en visite officielle. Et bien que cela n'ait pas dégénéré en escarmouche diplomatique, cet air a suffi pour provoquer un certain pataquès des deux côtés de l'Océan Pacifique...

Je crois Lang Lang quand il a expliqué après coup qu'il ne connaissait pas l'origine de cette chanson. Car de fait, sa popularité a de loin dépassé celle du film dont elle est tirée. Si en Chine tout le monde peut la fredonner, rares sont en effet ceux qui ont vu le film ou qui peuvent voir où est le loup dans les paroles de la chanson et faire le lien immédiat entre les « chacals » et les soldats américains qui ont combattu pendant la Guerre de Corée, ou ce que nous appelons en Chine la Guerre de Résistance à l'Agression Américaine et d'Aide à la Corée.

Ce film, Shanggangling, sorti en 1956, a connu un regain de popularité durant la période post-« Révolution Culturelle » (1966-1976). Les gens de ma génération connaissent bien l'intrigue, un film de guerre typique, mais la chanson arrive à un moment particulier du film, un temps d'arrêt pendant la bataille quand les soldats se souviennent de la beauté de la mère-patrie, tandis que quelques lignes évoquent « l'accueil des chacals à coups de fusils de chasse ».

Selon les standards chinois, cette chanson est plutôt apolitique et manque de la fibre propagandiste de l'époque. Chantée par le chanteur de chansons populaires le plus connu de l'époque, Guo Lanying, elle devint un instantanément un tube et est devenue un classique depuis lors.

Quand il était étudiant, avant que la basse Tian Haojiang ne devienne célèbre au Metropolitan Opera de New York, il gagnait sa vie en jouant du piano le soir dans les restaurants. Un soir, un commis-serveur chinois lui a demandé de jouer cette chanson, avant de s'effondrer en larmes, parce que son pays lui manquait tant.

Il est très possible que Lang Lang ait été attiré par la mélodie et ait oublié le sens caché des paroles.
Mais voilà, il se trouve maintenant dans l'embarras. Après que j'aie relaté l'incident sur mon microblog sur Sina Weibo, j'ai été submergé de réponses, qui se sont nettement divisées en deux camps : les uns l'ont félicité pour avoir envoyé une pique aux Américains avec un message subliminal de mépris ou d'inimitié. Les autres l'ont en revanche critiqué pour avoir fait un choix pour le moins malheureux. Après ses explications, le premier groupe a naturellement cessé de le considérer comme un héros.

La politisation de cette perle dorée du passé choisie Lang Lang en dit davantage sur la mentalité de certains Chinois, qui ont pour habitude de ne s'exprimer qu'indirectement. Ainsi, si vous voulez critiquer quelqu'un mais que vous ne pouvez pas le faire directement, vous pourrez tout de même y arriver en recourant à des sous-entendus, des nuances ou autres figures de style. Les critiques littéraires chinois ont fait tout un art du déchiffrage de chefs d'oeuvre anciens et de la recherche du moindre code secret pouvant s'y trouver. Pour ces personnes, les mots de coïncidence ou de sur-interprétation n'existent pas. Le moindre petit geste ne peut qu'être délibéré et contient de toute évidence quelque chose de plus profond.

Alors que le voyage du Président Hu était une marque de bonne volonté, j'imagine que la dernière chose que voulait le Gouvernement chinois, c'était bien de quelque chose qui rappelle les hostilités qui ont opposé les deux pays dans le passé. Si la moindre personne qui a passé en revue la liste des morceaux joués ce soir là avait su ce que cet air contenait de significations, il serait sans nul doute passé à la trappe. Oui mais voilà, il n'y a aucune garantie que ceux qui contrôlent ce genre de choses soient armés de connaissances aussi encyclopédiques. Dans notre pays, les histoires d'humour (noir) tirées de ce genre d'ignorance sont une véritable corne d'abondance...

Et d'ailleurs, parfois, l'ignorance est du pain bénit pour accroitre l'attirance de certaines chansons populaires.

Qu'on en juge : l'hymne national chinois est une marche militante. Mais qui sait encore de nos jours qu'elle provient à l'origine d'un film produit à Shanghai en 1935 ? Presque tous les films des années 1930 contenaient des références plus ou moins directes à l'invasion japonaise de la Chine du Nord-Est qui avait commencé en 1931. Mais aujourd'hui, la cause pour laquelle des gens sont morts et qui figure dans les paroles est devenue très abstraite.

C'est très facile de donner la couleur que vous voulez à certaines chansons et de leur faire dire ceci ou cela. Nombre de ces bluettes du « Vieux Shanghai » ont été interdites dans la Chine Nouvelle, parce qu'elles étaient considérées comme anti-patriotiques. Toutes les chansons ont une histoire cachée. La beauté des plus populaires réside dans le fait qu'elles ont su capturer une ambiance, une émotion, qui touchent une large fraction du public et transcendent le temps et le contexte.

Si la chanson en question jouée par Lang Lang, « Ma Patrie », avait contenu des mots tels que « agression américaine » ou « aidons les Coréens », sa carrière eût été sans doute abrégée, et confinée à rester accolée à un film de guerre. Mais comme les paroles ne sont pas aussi explicites, elles sont passées de génération en génération, et même parmi ceux qui ne savent pas grand chose de l'histoire qui lui a donné naissance.

C'est pour la même raison que de nombreux musiciens chinois utilisent des airs populaires pour leurs spectacles à l'étranger. Les chansons populaires ont, dans l'ensemble, deux grands sujets : l'amour et la mère patrie. Sujets qui, convenons-en, transcendent toutes les frontières et ne suscitent jamais la controverse.

Pour ma part, la chanson patriotique post-1949 que je préfère est « Je t'aime, Chine », qui est aussi tirée d'un film, « Des coeurs pour la mère patrie », sorti en 1979. Il a été inspiré par une histoire vraie, celle d'une jeune Chinoise qui a vécu à l'étranger et qui revient en Chine, survit à la tourmente politique et devient une chanteuse d'opéra. La chanson est structurée comme un air d'opéra et a été chantée dans le film par une chanteuse ayant reçu une formation classique, et il en a toujours été ainsi depuis lors. Elle décrit diverses scènes naturelles du pays tout entier. Et il n'y a bien sûr aucun ennemi dans les paroles...

Ah, pour la petite histoire, la vie vous a parfois des retournements que l'art n'a pas toujours : cette chanteuse, dont la vie a servi de modèle au film, a quitté la Chine pour les Etats-Unis, peu après la sortie du film. Elle est revenue récemment en Chine, après que sa carrière aux Etats-Unis ait fini par battre de l'aile.

Je suis prêt à parier que « Je t'aime, Chine » restera dans le répertoire de n'importe quelle soprano chinoise, quoi qu'il advienne. Lang Lang aurait peut-être été bien inspiré de choisir plutôt cet air, car sa mélodie est tout aussi belle...

Source: le Quotidien du Peuple en ligne

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